« Aux Grands Hommes, la Patrie reconnaissante. »
Le cénotaphe de Robert Badinter repose désormais à sa place légitime: au Panthéon, avec Jean Jaurès, Victor Hugo, Simone Veil et tant d’autres.
Un hommage solennel, simple et grave lui a été rendu à cette occasion.
Le Président de la République, une magistrate et un avocat, dans des discours respectueux et dignes, ont évoqué ses combats, ses convictions, son humanisme.
J’ai voulu dans ce billet reprendre quelques passages de ces discours, mais aussi rappeler ce que Victor Hugo, Lamartine ou Albert Camus ont écrit avant eux contre la peine de mort.
Victor HUGO, « le dernier journal d’un condamné », 1832
« Vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu’il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu’on l’oubliait, il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse; puis on le brouette entre 4 gendarmes, et à travers la foule, au lieu de l’exécution.
Arrivé à l’échafaud, le bourreau le prend au prêtre, l’emporte, le ficelle sur la bascule, l’enfourne, je me sers ici d’argot, puis il lâche le couperet. Le lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans ses rainures, et, voici l’horrible qui commence, entame l’homme sans le tuer. L’homme pousse un cri affreux.(…)
Le couteau remonta et retomba cinq fois , cinq fois il entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et secoua sa tête vivante en criant grâce !
Le peuple indigné prit des pierres et dans sa justice se mit à lapider le misérable bourreau. (…)
Le supplicié se voyant seul sur l’échafaud, s’était redressé sur la planche, et là, debout, effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tête à demi coupée qui pendait sur son épaule, il demandait avec de faibles cris qu ‘on vint le détacher. (…)
C’est en ce moment là qu’un valet du bourreau, jeune home de vingt ans, monte sur l’échafaud, dit au patient de se retourner pour qu’il le délie, et, profitant de la posture du mourant qui se livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui couper péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel couteau de boucher. Cela s’est fait. Cela s’est vu. Oui. »
Victor Hugo dans « les Misérables »:
« Que dit la loi ? Tu ne tueras point ! comment le dit-elle ? En tuant ! »
Albert Camus dans « le premier homme », roman autobiographique publié par sa fille en 1994:
« « Ma mère raconte seulement qu’il rentra en coup de vent, le visage bouleversé, refusa de parler, s’étendit un moment sur le lit et se mit tout d’un coup à vomir. […]
Quand la suprême justice donne seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est censée protéger il paraît difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité. Il éclate au contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime et que ce nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faite au corps social, ajoute une nouvelle souillure à la première ».
Albert Camus dans « extraits de réflexions sur le guillotine »:
« Mais qu’est-ce donc que l’exécution capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé ? »
Alphonse de LAMARTINE le 1er mars 1838 à la Chambre des Députés:
Messieurs, la différence profonde qui existe entre l’honorable orateur auquel je succède et moi consiste surtout en ceci : que l’honorable préopinant veut conserver la peine de mort dans nos lois, précisément comme signe, comme intimidation, et que nous, au contraire, (…) nous croyons que l’abolition systématique de la peine de mort dans nos lois serait une intimidation et un exemple plus puissant contre le crime que ces gouttes de sang répandues de temps en temps, si stérilement vous en convenez vous-même, devant le peuple, comme pour lui en conserver le goût. (…) Au point de civilisation où nous sommes parvenus, la peine de mort est-elle encore légitime ? Voilà la question, la seule utile à poser, et si nous la posons, c’est déjà une preuve qu’il y a doute dans un grand nombre d’esprits. (…)
(…) Mais je vais plus loin, et je dis que la peine de mort d’une part ne réprime ou ne prévient pas le meurtre, et de l’autre part accroît les dangers de la société en entretenant la férocité des mœurs.
Croyez-moi, croyez-en les faits, dans un temps pareil, ce n’est pas la mort qu’il faut apprendre à craindre, c’est la vie qu’il faudrait apprendre à respecter ! (…) L’abolition de la mort que nous vous demandons sera la préservation la plus puissante que vous puissiez procurer à la société contre l’homicide. Oui, je dis que quelques gouttes de sang répandues de temps en temps sous les yeux du peuple comme pour lui en conserver le goût seront moins efficaces que cette proclamation sociale de l’inviolabilité de la vie de l’homme, que vous ferez à la face du monde en abolissant l’échafaud.
le Président de la République, Emmanuel MACRON:
« Les morts, ici aussi, nous écoutent. Et il est des voix que nous entendons encore résonner. Celle de Robert Badinter en est une, singulière et forte, porteuse des idéaux de la France et de la République. (…)
Robert Badinter entre au Panthéon et nous entendons sa voix, qui plaide ses grands combats essentiels et inachevés : l’abolition universelle de la peine de mort, la lutte contre le poison antisémite et ses prêcheurs de haine, la défense de l’État de droit.
Ses combats sont ceux qui traversent les siècles et portent nos idéaux, comme la définition véritable de ce que nous sommes.
Robert Badinter le sait mieux que quiconque : là où l’arbitraire se répand, là où l’État de droit est attaqué, prospèrent toutes les formes de haine, de racisme, d’antisémitisme et s’impose la loi du plus fort.
Défendre l’État de droit c’est protéger chacun dans sa dignité et c’est protéger la nation dans sa liberté.
Alors oui, ce soir, Robert Badinter entre ici avec ses combats et nous entendons sa voix. Nous entendons sa voix quand, en visitant Auschwitz pour la première fois un jour de printemps, Robert Badinter remarqua trois fleurs dans ce champ dévasté et songea : “C’est en voyant ces fleurs que j’ai compris que la vie est plus forte que la mort.”
Nous entendons sa voix et, derrière elle, se dessinent son sourire, une confiance, une espérance. Alors oui, les morts nous écoutent. A nous aussi de les entendre, de nous dresser à notre tour, de porter leurs combats à nouveau, pour que les vivants espèrent«
Alexia COLIN-BONARDO, Auditrice de justice à l’École nationale de la magistrature
Monsieur Badinter, ce que vous nous laissez ce ne sont pas des certitudes, ce sont des repères. Vous nous avez appris que la justice est fragile, qu’elle se tient debout grâce à des femmes et des hommes qui osent parler quand d’autres se taisent. Vous nous avez montré qu’elle ne tient pas seulement dans les lois mais dans le regard porté sur l’autre et sur ceux qui portent les lois »
Et c’est ici, devant la Faculté de droit de la Sorbonne, où vous avez enseigné, que nous mesurons l’héritage transmis à notre génération.
Victor Hugo disait déjà à son époque : “Il est un droit qu’aucune loi ne peut entamer, qu’aucune sentence ne peut retrancher, le droit de devenir meilleur”
Thibault BAILLY, avocat:
« Aujourd’hui, à notre tour, nous prenons le relais pour défendre ce que vous avez incarné : la liberté, non pas comme un droit mais comme une responsabilité ; l’égalité, pas comme une idée mais comme un combat ; la fraternité, pas comme un mot mais comme un geste. Et par-dessus tout : l’humanité. Celle qui refuse la peur, la haine, la vengeance. Celle qui dit non à l’indifférence, et oui à la dignité.
Aujourd’hui, en votre nom et pour tous ceux qui viendront après nous, nous gardons en mémoire vos mots : “tant que je vivrai, je combattrai la peine de mort”
R. Badinter:
« Ce seront mes témoins lorsque je comparaîtrai devant le Seigneur, souriait l’avocat.
Je suis un modeste pécheur, comme tout le monde mais, moi, j’ai des témoins à décharge.
Certes pour la plupart, des assassins… »
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